- Une distraction, Thomas ? Cela fait bien longtemps que tu ne m'as rien demandé de tel. Mais si cela doit t'aider, je suis d'accord.
Thomas se leva. A hauteur de son épaule, il y avait la main de monsieur Link. C'était la première fois qu'il prenait le temps de la regarder. Elle lui parut énorme. Les doigts, légèrement écartés en signe d'invite, étaient anormalement longs et larges. La paume était rugueuse. Il se souvenait bien de ce contact, nouveau pour lui, qui l'avait surpris la première fois. Il plaça sa petite main à lui à l'intérieur et elle lui sembla disparaître entièrement. Il éprouva avec plaisir un sentiment de sécurité car il savait qu'avec monsieur Link, il ne risquait rien.
Une intense lumière tourbillonna autour d'eux. Elle n'était ni violente, ni aveuglante. Elle était simplement jolie. Elle les enveloppa comme un cocon, les isolant de tout. Thoma ressentit juste une douce chaleur et l'impression très agréable de flotter dans l'espace. Ce fut de courte durée. Ses pieds reprirent contact avec le sol, sans à-coups. main de monsieur Link lâcha la sienne et la lumière disparut. Thomas regarda autour de lui. Il reconnut immédiatement les lieux dans lesquels il était venu déjà deux fois avec monsieur Link.
Tout était parfaitement identique. Il s'agissait d'un petit village, composé d'une dizaine de cabanes en bois, dont la forme rappelait celle des maisonnettes des Stroumpfs de la bande dessinée. Elles étaient disposées en cercle autour d'une place assez grande, mais complètement déserte. Pourtant, Thomas entendait des rires et des éclats de voix joyeux accompagnés d'une musique entraînante, pareille à celle que l'on entend dans les fêtes foraines. La main de monsieur Link se posa sur son épaule pour le guider, doucement mais fermement, vers une cabane. Juste avant d'en franchir le seuil, Thomas leva les yeux vers monsieur Link, mais il avait disparu.
Parce que tout se passait comme les fois précédentes, Thomas n'hésita pas à entrer. Un personnage jovial, aux joues rebondies, l'attendait derrière un comptoir beaucoup trop haut. L'homme se pencha vers Thomas :
- Bonjour, Thomas !
Sa voix puissante résonna dans la cabane, couvrant la musique et les éclats de rire. Thomas n'était pas inquiet. Simplement, il nota avec un certain étonnement qu'à part le personnage et lui, il n'y avait personne d'autre dans la cabane. D'où et de qui provenaient donc les rires ? Il ne se souvenait pas, lors de ses deux précédentes visites en distraction, d'en avoir entendu. Il laissa ce détail de côté dans un coin de sa mémoire, se proposant, à l'occasion, d'en parler à monsieur Link.
- Bonjour, Monsieur...
- Monsieur Link m'a fait savoir que tu avais besoin d'une distraction ! Je t'ai donc réservé une surprise que tu vas adorer, j'en suis certain !
L'homme souleva un lourd rideau de velours noir, découvrant un grand panneau constitué d'une dizaine de cases. Chacune d'elles contenait la photo couleur d'un personnage. Thomas compta rapidement six hommes et quatre femmes. Il leva un regard interrogateur vers son hôte.
- Ces gens ne te rappellent rien ni personne, Thomas ?
- Sans attendre de réponse, il déposa devant lui dix boules, d'un jaune fluorescent, qui semblaient flotter à quelques centimètres de la surface du comptoir. Elles étaient pourtant parfaitement immobiles. Le garçon s'approcha à les toucher, lorsque le rire tonitruant du bonhomme éclata à ses oreilles.
- Tu n'as jamais vu un truc pareil, pas vrai, gamin ?
- Non, Monsieur ! Jamais...
- Eh ben ! vas-y ! Touche ! Ca ne mord pas, crénom !
Prudemment, Thomas avança ses doigts qu'il posa sur une boule jaune. Ils disparurent à l'intérieur et il retira sa main comme s'il venait d'encaisser une violente décharge électrique. Il n'en était rien. Seule la surprise avait provoqué ce mouvement réflexe.
- Pas comme ça, mon gamin ! Regarde plutôt !
Et l'homme glissa délicatement sa main sous une boule qui parut alors flotter sur sa paume.
- Facile, non ? Maintenant, je te montre comment t'en servir. Zieute bien, mon gamin !
Et d'un mouvement souple du poignet, il fit partir la boule qui émit un sifflement aigu avant des'écraser dans une gerbe d'étincelles sur le coin supérieur droit du panneau. Juste au-dessus de la photo d'une femme âgée au sourire de hyène. Thomas applaudit. Il était émerveillé autant qu'heureux.Il ne savait pas ce qui le comblait le plus d'aise : la magie des boules jaunes, ou le "mon gamin" empreint d'une vraie bonhomie, du personnage truculent.
- Je t'explique, mon gamin ! Chacune des photos sur le panneau représente quelqu'un que tu connais bien. Tu as dix boules à ta disposition (je viens d'en remettre une) pour dégommer trois personnes de ton choix. Bien sûr, je parle de personnes que tu n'aimes pas spécialement... Si tu te goures de cible et que tu touches quelqu'un que tu aimes bien, ce n'est pas grave, la photo restera en place...
- Ah ! J'ai oublié de te dire que lorsque tu gagnes, la photo disparaît ! Allez, petit ! Fais-toi plaisir, tu as tout ton temps. Ici, rien ne presse.
Thomas se gratta énergiquement la tête, comme si une meute d'anoploures en folie venait de prendre possession des lieux. C'était sa façon à lui de se concentrer. Là-bas, dans l'autre monde, celui lui attirait systématiquement une taloche. Il en rajouta sous l'oeil amusé du patron de la cabane. Mais il était vraiment ennuyé, Thomas. Il ne reconnaissait aucun des visages dans les cases. Ils avaient tous un je-ne-sais-quoi de familier, mais de là à mettre un nom dessus... Il fit part de son tracas à l'homme qui attendait patiemment, les bras croisés sur son ventre rebondi de père Noël.
- Je suis embêté, Monsieur ! Je ne reconnais aucun des personnages... Je ne peux pas jouer !
La déception était perceptible dans sa voix. Parce qu'il falait bien dire que la perspective de balancer ces boules jaunes, qui sifflaient et s'écrasaient comme des météorites, était plutôt alléchante. C'était autrement plus marrant et moderne que les jeux de massacre de la kermesse de fin d'année, avec leurs balles en son. Même si une tête en carton, sur les trois à abattre, rappelait étrangement monsieur Drouille, l'instituteur...
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lundi 21 janvier 2008
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