mardi 25 mars 2008

Ce ne fut pas la sonnerie de la sortie qui le tira de ses pensées, mais HUgo qui, selon une expression chère à sa Jeanne, le secouait comme un prunier. L'idée que l'on puisse secouer un homme comme un arbre fruitier le faisait toujours marrer, parce qu'il l'imaginait en train deperdre ses prunes...
- Tu dors ici, ou on se casse?
- Je te suis ! Mais putain, que j'étais bien !
Hugo haussa ses maigres épaules en rigolant:
- T'es pas un mec normal, toi ! La cellule fait chier tout le monde sauf toi!
Hugo regarda son meilleur copain avec une tendresse qu'il s'efforçait de ne pas laisser paraître. Cela ne se faisait pas entre mecs. pourtant Thomas était comme son frère. Ils partageaient tout, les deux. Le bon comme le pas bon du tout. Et chez Thomas, le "pas bon du tout" c'était plutôt fréquent. Heureusement qu'il avait sa Jeanne, comme il disait...
- Oh, non !
Thomas venait de s'immobiliser brusquement. Hugo suivit son regard et aperçut "la Hyène" qui franchissait le seuil de l'école, scrutant de ses petits yeux cruels la foule des braillards qui affluait vers elle.
- Il est arrivé quelque chose à Maman !
La détresse contenue dans la voix de Thomas percuta Hugo au plus profond de son amitié. Il le retint par la manche de son blouson en jean.
- Calme-toi, Thomas ! Si ta mère avait eu un pépin quelconque, ils auraient prévenu directement l'école...
Thomas se dégagea avec brutalité.
- Qui ça ils ? Tu crois que la Hyène est venue jusqu'ici pour me faire profiter de son sourire de charognard ? Non... C'est ma Jeanne !
Hugo regarda son copain s'éloigner en courant vers le concentré de méchanceté qui lui servait de grand-mère paternelle. Il croisa les doigts en souhaitant de toutes ses forces qu'il ne soit rien arrivé à la mère de son pote...
- C'est Maman ?
Essouflé malgré sa course très brêve, Thomas leva sur sa grand-mère un regard suppliant. De grosses larmes étaient sur le point de glisser de ses yeux noirs, mais il les retint par réflexe. juste pour ne pas donner à la vieille la satisfaction de le voir chialer.
- Quoi, Maman... ? Pourquoi tu me parles de ta blondasse de mère ? Elle t'a dit des trucs ou quoi ?Tu sais qu'elle veut plaquer ton père... C'est ça, hein ?
Thomas laissa échapper un énorme soupir de soulagement que sa grand-mère interpréta comme une manifestation d'agacement.
- Sois au moins poli avec ta grand-mère... si tu n'es pas joli !
Thomas haussa les épaules avec ostentation, se foutant royalement de contrarier la Hyène, du moment qu'il n'était rien arrivé à sa Jeanne. Il se prit même à sourire en appréciant à sa juste valeur l'expression que la vieille dame venait d'employer : sois poli, si tu n'es pas joli... Il trouvait cela marrant, surtout dans la bouche de cette erreur de la nature qui alliait la laideur la plus parfaite à la grossièreté la plus raffinée.
- Elle veut foutre mon Théo à la porte ! C'est ça, hein ? Il a bousillé sa vie à cause d'elle - ou plutôt à cause de toi - et voilà comment elle le remercie !
Machinalement et sans même regarder sa grand-mère, le garçon rectifia :
- Tu fais erreur, Grand-mère, c'est Papa qui pourrit la vie de Maman. Pas l'inverse ! Et puis c'est elle qui veut partir, alors qu'elle est chez elle !
La taloche le surprit et lui fit mal derrière la tête. La vieille avait dû frapper en s'arrangeant pour que les bagues en toc qui ornaient ses doigts noueux comme des ceps de vigne, fassent office de poing américain. Thomas comprit de qui son père avait hérité ce don de faire souffrir avec raffinement.
- Morveux ! Fils de salope !
- Et petit-fils aussi... Grand-mère ?
Sur cette ultime impertinence, Thomas tourna les talons et piqua un sprint jusqu'à être hors de portée des vitupérations de son aïeule. Haletant, le souffle coupé, plié en deux par la douleur d'un formidable point de côté, il faillit piquer du nez sur le trottoir. La main secourable de son copain le retint juste à temps.
- Ne me dis pas que c'est la Hyène qui te court aux fesses ! Ou alors, elle carbure au méthanol, la vieillarde ! Elle s'est fait customisée... Non, sérieusement, Thomas, qu'est-ce qu'elle te voulait ? Tu veux en parler ?
Thomas s'appuya sur l'épaule d'Hugo pour se redresser et retrouver un rythme respiratoire normal.
- Qu'est-ce que tu fous là ? tu m'as suivi ?
Hugo exhiba des dents parfaitement fourbies au dentifrice anti-tout, pour un sourire qu'il savait ravageur. Thomas le regarda avec tendresse. Il savait que son pote possédait ainsi une arme de séduction massive, dont il usait et abusait avec tout le monde. Et ça marchait...
- Ouais ! Je me faisais un peu de bile pour toi, tu vois ?
Thomas voyait très bien. Ce presque frère veillait sur lui en permanence et ça lui plaisait bien. Leur amitié était née un jour, comme doit naître une véritable amitié : sans raison, sans explication. Parce qu'un truc était passé entre eux sans qu'ils éprouvent le besoin de l'analyser. C'était l'affaire des grands que de vouloir tout expliquer et essayer de comprendre le pourquoi du comment. Ugo et Thomas, c'était juste comme ça. Et pas autrement.
- Fallait pas ! Cette vieille bourrique voulait savoir ce qui se passe entre mon père et ma mère. Elle a la trouille que Maman le foute dehors.
Hugo regarda son copain avec étonnement.
- Et elle va le faire ?
- Tu rigoles ! Elle est trop cool ma Jeanne. D'ailleurs c'est elle qui veut partir avec moi. Je crois qu'elle en a vraiment marre de se faire tabasser. Elle doit se dire qu'on sera plus ranquilles, nous deux, si elle change de crèmerie... Mais je crois surtout qu'elle a dit ça à mon père pour qu'il se calme...
Hugo prit son pote par le bras et l'entraîna.

mercredi 6 février 2008

- C'est cela, Thomas... Rigole tant qu'il en est encore temps ! Tiens, dis-nous ce que tu comptes faire plus tard, dans la vie...
Le garçon se retint de répondre que chômeur-alcoolique de longue durée, semblait un métier plutôt peinard, à la condition d'avoir une épouse dotée d'un taf régulier. Il s'abstint.
- Je ne sais pas, Monsieur. Je suis sans doute encore trop jeune. Mais j'y pense. Et j'hésite... D'ailleurs, plus j'y pense, et plus j'hésite ! Parfois même j'hésite tellement, que j'arrête d'y penser. Comme ça, je n'ai plus besoin d'hésiter... Vous voyez, M'sieur ?
Bernard Drouille, dit le "Pétochard enrhumé" par l'ensemble des CM2 de l'école, hocha la tête avec une bienveillance qui alerta aussitôt Thomas.
- Sans hésitation, Thomas, je pense qu'une petite punition en "cellule d'isolement" te fera le plus grand bien.
Et d'un geste aussi impérieux qu'impérial, il désigna son propre bureau, placé dans un angle, au fond de la classe, derrière toutes les tables des élèves. C'était la cellule d'isolement. La punition consistait à s'asseoir au bureau et à poser le front sur le bord de la table, sans l'aide des mains, qui elles, devaient reposer bien à plat sur les cuisses. Le fauteuil en bois, particulièrement inconfortable lorsque Bernard Drouille en retirait son accueillant coussin, devait se trouver à une distance règlementaire de trente centimètres. Aux dires de l'instit, cette position facilitait la méditation, voire l'introspection. Et Thomas adorait, parce qu'il était tout à fait d'accord avec monsieur Drouille : la position était propice à la méditation.
L'envie de sauter sur l'occasion pour rejoindre monsieur Link le tenailla brutalement. Mais il hésita, sachant que le Pétochard pouvait l'interrompre à tout moment. Thomas n'aurait pas supporté d'être ramené de l'autre monde par un importun... Autour de lui, quelques trous du cul rigolèrent lorsqu'il s'installa de façon règlementaire. Il s'en foutait, ayant très vite appris à faire une sélection naturelle parmi ces fils de bourges, de plus en plus nombreux chaque année à l'école primaire Saint-Exupéry. Il avait entendu son père parler en ces termes de ces enfants qu'en début d'année scolaire il considérait encore comme des copains. Comment l'idée qu'il devait les rejeter avait-elle pu faire son chemin dans son esprit ? Il aurait été bien incapable de le dire, d'autant qu'il n'avait jamais prêté une attention particulière aux propos généralement avinés de son géniteur...
oOo

mardi 5 février 2008

CHAPITRE 2

Thomas regardait fixement son dessin, punaisé sur le mur de la classe avec tous ceux de ses camarades. Il l'avait réalisé durant le cours d'Arts plastiques que leur donnait régulièrement monsieur Drouille, leur instit. Il en était particulièrement satisfait. Pas fier, seulement satisfait. Il s'était inspiré, pour sa création, de son autre monde. Là bas, loin. Ce qui lui plaisait, c'était qu'il avait réussi à reproduire presque à l'identique un paysage que lui seul connaissait. Bien sûr, monsieur Drouille avait quelque peu ironisé en faisant allusion à une originalité sans doute due à une overdose de Malabar. Thomas n'avait même pas relevé, affichant seulement une moue dédaigneuse face à un tel béotien.
Mais s'il était perdu dans la contemplation de son oeuvre, c'était surtout pour se rapprocher de monsieur Link. Dans sa tête, il repassait en boucle les propos véhéments de son père, lors de la violente dispute qu'il avait eu la veille avec sa mère. S'il avait bien tout compris, sa Jeanne menaçait de foutre le camp du domicile conjugal en emmenant son petit. Lui. Thomas n'avait pas assisté en direct à la dispute, mais il avait très peur des menaces que son père avait proférées. Des menaces de mort qu'il avait ponctuées d'une grêle de coups dont Thomas avait ressenti tous les impacts au plus profond de sa chair. Comme son père n'était pas ressorti de la maison, il n'avait pas pu aller panser les plaies de sa Jeanne, ni même la réconforter un peu. Il était resté enfoui sous sa couette sur laquelle s'étalait un gigantesque personnage de bande dessinée pour enfants, qu'il trouvait ridicule. A son âge...
Un objet pointu lui heurta l'omoplate droite pour la seconde fois. Agacé d'être ainsi tiré de ses réflexions, il jeta un oeil par-dessus son épaule pour voir son copain Hugo lui désigner clairement du menton monsieur Drouille. Thomas reprit pied dans la réalité et dans sa classe. L'instit essayait effectivement d'attirer son attention.
- Thomas Darchand... Monsieur Thomas Darchand ! Ce serait un honneur pour moi que d'être, pour quelques instants, votre principal centre d'intérêt...
- Je suis navré, Monsieur. J'étais ailleurs !
- J'avais remarqué, Thomas ! Mais le seul endroit où tu as le droit d'être ailleurs, c'est précisément "ailleurs" !
Thomas ne haussa pas les épaules par respect, et surtout par crainte, mais il trouva la vanne de Drouille pitoyable. L'instit continua sur sa lancée :
- ... Tu es ici, comme tous tes camarades, pour étudier. Seule façon que je connaisse pour e procurer un métier dans l'avenir !
Il s'interrompit, le temps de glisser ses mains dans les poches d'un jean qui n'avait pas encore connu la machine à laver. Il sentait le neuf, avec ses plis bien marqués sur les coutures latérales. Thomas esquissa un très léger sourire en pensant à la présence éventuelle d'une étiquette à code barres, oubliée près de la ceinture. Mais le sourire, pour furtif qu'il fut, n'échappa pas à l'oeil exercé de Drouille.

dimanche 27 janvier 2008

Théodore, dit Théo par les copains de beuverie, c'était le père. Ou plus exactement le mari de Jeanne. Parce que pour Thomas, ce n'était pas ça du tout, un père. Il avait tout de même des points de comparaison sérieux avec ceux de ses copains. Par exemple, celui d'Hugo, son meilleur pote, c'était un père super génial : gentil, attentionné, sévère juste ce qu'il faut, généreux sur l'argent de poche, mais pas trop pour ne pas gâter le gosse... Idéal, quoi ! Le sien, c'était un ivrogne. Une poche à gnôle, comme disait Yolanda, la copine de Jeanne. Un bon à rien incapable de bosser. Mais pour foutre des torgnoles à sa femme et à son gosse, alors là, pardon ! C'est du moins ce qui se disait sur son père dans son entourage immédiat.Et Thomas ne voyait pas pourquoi les gens mentiraient gratuitement. D'autant que de son point de vue, c'était la vérité vraie...
Thomas rejoignit sa maman dans la cuisine. Elle était à genoux sur un carrelage qui avait été rutilant de propreté avant le passage du cyclone. Il s'accroupit à côté d'elle et entoura ses épaules d'un bras protecteur. Il remarqua aussitôt les quelques gouttes de sang qui perlaient sous ses narines. Il fila dans la salle de bains, arracha d'un bocal en verre un morceau de coton qui aurait suffit à endiguer le saignement de nez d'un éléphant. Il revint le placer sous celui de sa mère. Il la reprit dans ses bras en la berçant doucement, comme elle le faisait, elle, lorsqu'il n'était qu'un petit enfant. Il aurait voulu chantonner un truc très doux, plein de miel, mais il ne connaissait rien de tel. Alors il tenta une petite impro façon Thomas, qui fit malgré tout rigoler sa mère sous le gros paquet de coton. Le petit garçon sourit, heureux d'avoir su la réconforter...
Jeannne passa une main affectueuse dans les cheveux de son fils.
- C'est bon, Thomas. Je vais ranger et nettoyer tout ça. Tu peux retourner dans ta chambre...
Elle se releva péniblement en prenant appui sur la table dont le formica blanc était constellé de ronds rouges indélébiles. Des ronds laissés par le cul des verres. Ellremit machinalement de l'ordre dans ses cheveux blonds que son mari qualifiait de "pisseux". Un poète. Elle estima en experte l'étendue des dégats et adressa un clin d'oeil complice à son garçon qui n'avait pas bougé.
- On a eu de la chance ! Il n'y a pas de verres cassés !
- Je vais t'aider, Maman. J'ai fini mes "dev" depuis longtemps ! Je vais m'ennuyer, sinon !
Jeanne sourit, attendrie. Il était toujours là pour elle, son petit bonhomme. Il renonçait à tous ses week-ends console avec son copain Hugo pour veiler sur elle. Parce c'était exactement ce qu'il faisait ce vaillant petit soldat : il veillait sur elle. Un sanglot resta coincé dans sa gorge en le regardant s'agiter comme un petit robot aux accus toujours pleins. Elle ne méritait pas un petit garçon comme ça. Pour le mériter, elle aurait dû quitter depuis longtemps l'éponge perpétuellement imbibée qui lui servait de mari et qui servait aussi de père à son petit. Yolanda, l'amie de toujours, la confidente, la panseuse de plaies, lui serinait au quotidien: Jeanne, prend ton gosse sous le bras et fous le camp ! Trouve un homme comme mon Lucas, et sois heureuse... tu le dois à ton gamin ! Je te le dis, Jeanne, tout ça finira très mal... Et comme à chaque fois qu'elle avait pris une rouste, Jeanne prit la décision qui s'imposait : demain, elle le quittait !
C'était exactement ce qu'elle venait de se dire en regardant avec admiration son eptit garçon, qui, les biscoteaux en moins, était capable de tout nettoyer du sol au plafond. Tandis qu'elle rassemblait des onjets épars pour les ranger mécaniquement à leur place normale, un petit lutin, conseiller en relations matrimoniales, lui susurrait tou bas pour n'être entendu que d'elle seule : " C'est bien, la Jeanne ! Je suis fier de toi ! Tu te décides enfin à quitter ce saligaud ! C'est un excellent choix. Mais attention, cette fois-ci, pas d'entourloupes ! Dès qu'il rentre tu lui dis... Jeanne opina de la tête. Thomas surprit le mouvement de sa maman :
- Oui, quoi ? Je n'ai rien dit...
Elle haussa les épaules en souriant.
- Ce n'est rien, mon chéri... Je parle toute seule.
Thomas se détourna pour dissimuler son désarroi. Il pensait bien que tous ces coups finiaraient par rendre sa mère sinoque. Il faudrait peut-être qu'il demande conseil à monsieur Link, lors de sa prochaine visite. Lui saurait forcément ce qu'il convenait de faire... Le mystère des associations d'idées lui fit plonger sa main dans sa poche. Il toucha avec un certain plaisir, la pièce étrange que lui avait remis l'homme des distractions. Il n'osa pas la sortir devant sa mère, redoutant un flot de question auquel il n'aurait pu apporter de réponses satisfaisantes. Allez-donc expliquer monsieur Link à un adulte... Même à sa Jeanne, c'était impensable. Il réalisa qu'il ne savait toujours pas à quoi pouvait bien servir cette jolie pièce. Il decrait impérativement questionner monsieur Link à ce sujet...
- Putain, c'est génial !
Et dans le même temps, il rentra la tête dans les épaules pour se protéger de la claque violente qui allait s'abattre à l'arrière de son crâne. Rien ne vint. Il releva la tête, croisa le regard étonné du gros homme qui s'inquiéta:
- Ca va,Thomas ?
- Oui, Monsieur... Enfin, je crois...
Et il respira profondément pour libérer sa poitrine oppressée. Il avait oublié, l'espace d'un instant, qu'il était chez monsieur Link et qu'il ne pouvait pas être plus en sécurité. Il prit avec assurance la boule suivante et dégomma sans difficulté deux têtes supplémentaires avec les neufs boules restantes. Il était heureux et fier d'avoir joué et gagné si brillamment. Le patron de la cabane fit retomber le lourd rideau de velours noir sur les cible et tendit sa main ouverte à Thomas.
- Tiens, mon gamin ! Tu l'as bien gagnée !
Dans sa paume, il y avait une pièce de mannaie qui semblait en or. Du moins brillait-elle autant. Elle avait surtout la particularité, si l'on peut dire, de ne porter aucune inscription et d'être trouée en son centre. Thomas s'en saisit, la tourna et retourna entre ses doigts, sans savoir ce qu'il devait en penser.
- Garde-la précieusement, Thomas. Monsieur Link te dira à quoi elle sert et ce que tu devras en faire. Au revoir, mon gamin !
Thomas n'eutpas le temps de répondre, tout venait de disparaître autour de lui. La jolie lumière qui l'avait emmené l'enveloppa, ses pieds décollèrent du sol. Il se retrouva allongé sur le dos, sur cet te espèce de coussin d'air si confortable. La voix de monsieur Link se fit entendre juste derrière lui :
- Alors, Thomas ?
- Tout va bien, Monsieur Link. Je suis prêt maintenant...
- Je t'écoute, mon enfant. Tu as tout ton temps.

0Oo

La porte de l'entrée de l'appartement claqua si violemment que la cloison la plus mince de la chambre de THomas en vibra. Il diagnostiqua un séisme de force huit sur l'échelle de Darchand. Son père venait de partir rejoindre ses copains au bistro de la rue Méchain. Le seul ouvert le dimanche dans le quartier. Le seul aussi où son père pourrait "s'achever" sans qu'on le foute à la rue avant minuit. Coùùe d'habitude, le petit garçon entendit les sniff à répétition de sa mère qui devait être acagnardée entre le frigo et le buffet de la cuisine... A moins qu'elle n'ait trouvé un bastion plus efficace pour se protéger de la pluie de coups que Théodore Darchand, son époux, lui déversait généreusement lorsque son taux d'alcoolémie atteignait les trois ou quatre grammes.
Cela faisait presque dix ans que Thomas vivait au même domicile que Jeanne et Théodore. Ce qui était relativement normal pour un fils. Jeanne était une maman de trente et quelques années, qui avait dû être jolie avant de prendre un coup de vieux prématuré. Vendeuse dans une boutique de fringues pour désargentées qui veulent faire comme si, elle rapportait au foyer un salaire qu'elle disait de misère, mais que son mari détournait avec avidité de sa destination initiale. A la maison, outre son rôle de maman, de cuisinière et de femme de ménages, elle remplissait aussi à la perfection celui de punching-ball.
Mais Thomas l'aimait très fort, sa maman. Au point d'avoir tenté plusieurs fois de lui faire un rempart de son petit corps de gosse. Cela avait marché, puisque son père avait toujours accepté spontanément de faire de lui son sparring-partner... Et il était prêt à tout, ce petit bonhomme pour que sa maman soit heureuse. Même à raconter aux copains que c'est en se ramassant la gueule à vélo, qu'il s'était ouvert l'arcade sourcilière. C'est dire. Parce que des femmes comme elle, Thomas n'en connaissait aucune. C'est qu'elle était unique sa Jeanne, comme il l'appelait parfois en secret. pour faire homme.

mardi 22 janvier 2008

- Ne sois pas inquiet, mon gamin. Vise ceux qui ne te plaisent pas,tout simplement. Tu es là pour te distraire, pas pour te poser des questions inutiles... Ne l'oublie pas ! Si monsieur Link t'offre une distraction, tu dois savoir en profiter. Ici, personne ne doit être embêté... Les embêtements, c'est pour ceux d'en bas !
Rassuré, Thomas mit beaucoup de soin à lancer sa première boule. Il visa un type d'une quarantaine d'années au sourire faussement sympathique. Un de ces sourires qu'on fait exprès pour faire plaisir au photographe qui en demande toujours un, comme si la qualité de la photo en dépendait. La boule partit en chuintant, comme Thomas l'avait espéré, et s'écrasa sur la photo visée, accompagnée d'une gerbe d'étincelles comme celles que fait un pot d'échappement lorsqu'il traîne par terre à grande vitesse. La photo disparut. Thomas éclata d'un vrai rire frais et pur de gosse de dix ans. Il s'écria :

lundi 21 janvier 2008

- Une distraction, Thomas ? Cela fait bien longtemps que tu ne m'as rien demandé de tel. Mais si cela doit t'aider, je suis d'accord.
Thomas se leva. A hauteur de son épaule, il y avait la main de monsieur Link. C'était la première fois qu'il prenait le temps de la regarder. Elle lui parut énorme. Les doigts, légèrement écartés en signe d'invite, étaient anormalement longs et larges. La paume était rugueuse. Il se souvenait bien de ce contact, nouveau pour lui, qui l'avait surpris la première fois. Il plaça sa petite main à lui à l'intérieur et elle lui sembla disparaître entièrement. Il éprouva avec plaisir un sentiment de sécurité car il savait qu'avec monsieur Link, il ne risquait rien.
Une intense lumière tourbillonna autour d'eux. Elle n'était ni violente, ni aveuglante. Elle était simplement jolie. Elle les enveloppa comme un cocon, les isolant de tout. Thoma ressentit juste une douce chaleur et l'impression très agréable de flotter dans l'espace. Ce fut de courte durée. Ses pieds reprirent contact avec le sol, sans à-coups. main de monsieur Link lâcha la sienne et la lumière disparut. Thomas regarda autour de lui. Il reconnut immédiatement les lieux dans lesquels il était venu déjà deux fois avec monsieur Link.
Tout était parfaitement identique. Il s'agissait d'un petit village, composé d'une dizaine de cabanes en bois, dont la forme rappelait celle des maisonnettes des Stroumpfs de la bande dessinée. Elles étaient disposées en cercle autour d'une place assez grande, mais complètement déserte. Pourtant, Thomas entendait des rires et des éclats de voix joyeux accompagnés d'une musique entraînante, pareille à celle que l'on entend dans les fêtes foraines. La main de monsieur Link se posa sur son épaule pour le guider, doucement mais fermement, vers une cabane. Juste avant d'en franchir le seuil, Thomas leva les yeux vers monsieur Link, mais il avait disparu.
Parce que tout se passait comme les fois précédentes, Thomas n'hésita pas à entrer. Un personnage jovial, aux joues rebondies, l'attendait derrière un comptoir beaucoup trop haut. L'homme se pencha vers Thomas :
- Bonjour, Thomas !
Sa voix puissante résonna dans la cabane, couvrant la musique et les éclats de rire. Thomas n'était pas inquiet. Simplement, il nota avec un certain étonnement qu'à part le personnage et lui, il n'y avait personne d'autre dans la cabane. D'où et de qui provenaient donc les rires ? Il ne se souvenait pas, lors de ses deux précédentes visites en distraction, d'en avoir entendu. Il laissa ce détail de côté dans un coin de sa mémoire, se proposant, à l'occasion, d'en parler à monsieur Link.
- Bonjour, Monsieur...
- Monsieur Link m'a fait savoir que tu avais besoin d'une distraction ! Je t'ai donc réservé une surprise que tu vas adorer, j'en suis certain !
L'homme souleva un lourd rideau de velours noir, découvrant un grand panneau constitué d'une dizaine de cases. Chacune d'elles contenait la photo couleur d'un personnage. Thomas compta rapidement six hommes et quatre femmes. Il leva un regard interrogateur vers son hôte.
- Ces gens ne te rappellent rien ni personne, Thomas ?
- Sans attendre de réponse, il déposa devant lui dix boules, d'un jaune fluorescent, qui semblaient flotter à quelques centimètres de la surface du comptoir. Elles étaient pourtant parfaitement immobiles. Le garçon s'approcha à les toucher, lorsque le rire tonitruant du bonhomme éclata à ses oreilles.
- Tu n'as jamais vu un truc pareil, pas vrai, gamin ?
- Non, Monsieur ! Jamais...
- Eh ben ! vas-y ! Touche ! Ca ne mord pas, crénom !
Prudemment, Thomas avança ses doigts qu'il posa sur une boule jaune. Ils disparurent à l'intérieur et il retira sa main comme s'il venait d'encaisser une violente décharge électrique. Il n'en était rien. Seule la surprise avait provoqué ce mouvement réflexe.
- Pas comme ça, mon gamin ! Regarde plutôt !
Et l'homme glissa délicatement sa main sous une boule qui parut alors flotter sur sa paume.
- Facile, non ? Maintenant, je te montre comment t'en servir. Zieute bien, mon gamin !
Et d'un mouvement souple du poignet, il fit partir la boule qui émit un sifflement aigu avant des'écraser dans une gerbe d'étincelles sur le coin supérieur droit du panneau. Juste au-dessus de la photo d'une femme âgée au sourire de hyène. Thomas applaudit. Il était émerveillé autant qu'heureux.Il ne savait pas ce qui le comblait le plus d'aise : la magie des boules jaunes, ou le "mon gamin" empreint d'une vraie bonhomie, du personnage truculent.
- Je t'explique, mon gamin ! Chacune des photos sur le panneau représente quelqu'un que tu connais bien. Tu as dix boules à ta disposition (je viens d'en remettre une) pour dégommer trois personnes de ton choix. Bien sûr, je parle de personnes que tu n'aimes pas spécialement... Si tu te goures de cible et que tu touches quelqu'un que tu aimes bien, ce n'est pas grave, la photo restera en place...
- Ah ! J'ai oublié de te dire que lorsque tu gagnes, la photo disparaît ! Allez, petit ! Fais-toi plaisir, tu as tout ton temps. Ici, rien ne presse.
Thomas se gratta énergiquement la tête, comme si une meute d'anoploures en folie venait de prendre possession des lieux. C'était sa façon à lui de se concentrer. Là-bas, dans l'autre monde, celui lui attirait systématiquement une taloche. Il en rajouta sous l'oeil amusé du patron de la cabane. Mais il était vraiment ennuyé, Thomas. Il ne reconnaissait aucun des visages dans les cases. Ils avaient tous un je-ne-sais-quoi de familier, mais de là à mettre un nom dessus... Il fit part de son tracas à l'homme qui attendait patiemment, les bras croisés sur son ventre rebondi de père Noël.
- Je suis embêté, Monsieur ! Je ne reconnais aucun des personnages... Je ne peux pas jouer !
La déception était perceptible dans sa voix. Parce qu'il falait bien dire que la perspective de balancer ces boules jaunes, qui sifflaient et s'écrasaient comme des météorites, était plutôt alléchante. C'était autrement plus marrant et moderne que les jeux de massacre de la kermesse de fin d'année, avec leurs balles en son. Même si une tête en carton, sur les trois à abattre, rappelait étrangement monsieur Drouille, l'instituteur...
-

dimanche 20 janvier 2008

CHAPITRE 1

La voix était douce et rassurante. C'était une belle voix grave, avec un léger accent que Thomas n'avait jamais entendu. Mais il est vrai qu'à dix ans à peine, ses connaissances en matière d'accents étrangers étaient plutôt limitées. Ce qui était important, c'est qu'elle s'adressait bien à lui et que ce simple fait le transportait de bonheur. Pourtant, il ne voyait pas encore le personnage à qui elle appartenait... Confortablement allongé sur le dos, il avait l'impression de flotter sur un coussin d'air, comme si aucune partie de son corps n'était en contact avec un quelconque élément solide.
- Bonjour, Thomas. Je suis content de te voir.
- Bonjour, monsieur Link. Moi aussi je suis content. Vous m'avez manqué...
- J'en suis ravi, Thomas. Tu sais que ta visite est pour moi un enchantement. Parle-moi de ta vie depuis ton dernier passage.
- Est-ce bien utile, monsieur Link ? Je suis sûr que vous savez tout de moi. N'est-ce pas vrai ?
- Non, Thomas. Je ne sais de toi que ce que tu veux bien m'en dire. Je te découvre à chacune de tes venues.
- Alors vous n'êtes pas Dieu ?
- Bien sûr que non, Thomas. D'ailleurs tu m'as dit toi-même que tu ne croyais pas en lui...
Thomas était ravi. Il adorait la tournure que prenait la discusson avec monsieur Link. Leurs rencontres, qui devenaient de plus en plus fréquentes, étaient pour le jeune garçon une source d'enrichissement qui ne cessait de l'émerveiller. Monsieur Link ne le traitait pas en gamin irresponsable, mais conversait avec lui comme avec un adulte. C'était du moins l'impression qu'il avait. Son seul regret était de ne pas avoir son meilleur ami, Hugo, à ses côtés. Mais c'était la règle. Monsieur Link l'avait bien spécifié dès leur première rencontre : il devait venir seul. Thomas poussa un gros soupir.
- Que sepasse-t'il, Thomas ?
- Je regrette que mon ami HUgo ne soit pas avec moi, monsieur Link.
- Je sais, Thomas, je sais. Mais nous ne pouvons pas revenir sur cette règle. Ce serait beaucoup trop dangereux. Tu en es conscient, n'est-ce pas ?
- Bien sûr, monsieur Link.
- Alors laissons cela, Thomas. Revenons à toi.
Thomas esquissa une légère grimace. Il trouvait parfois que monsieur Link en faisait trop. Il entourait sa venue d'un luxe de précautions qui lui paraissait éxagéré. Hugo ne pouvait en aucun cas représenter un danger pour quiconque. D'ailleurs, Thomas ne désespérait pas de faire fléchir monsieur Link, un jour ou l'autre. Il sentit le début d'exaspération de son interlocuteur, et décida de laisser tomber. Provisoirement. Il ferma les yeux pour se concentrer à nouveau sur ce qu'il alait raconter à monsieur Link. Bizarrement, il se rendit compte qu'il ne parvenait pas à visionner le film des trois derniers jours de sa vie.
- Zut!
Tout près de sa tête, la voix douce de monsieur Link lui conseilla :
- Concentre-toi, Thomas. Il ne sert à rien de t'énerver. Tu as tout ton temps. Les choses vont se mettre en place d'elles-mêmes, comme à l'habitude...
Thomas se retint de hausser les épaules pour ne pas froisser monsieur Link.
- J'essaie, monsieur Link ! J'essaie... Mais cette fois, j'ai l'impression que la touche de rembobinage est grippée. Rien ne vient ! J'ai besoin d'une distraction. Jesuis sûr qu'après, cela viendra tout seul.