dimanche 27 janvier 2008

Théodore, dit Théo par les copains de beuverie, c'était le père. Ou plus exactement le mari de Jeanne. Parce que pour Thomas, ce n'était pas ça du tout, un père. Il avait tout de même des points de comparaison sérieux avec ceux de ses copains. Par exemple, celui d'Hugo, son meilleur pote, c'était un père super génial : gentil, attentionné, sévère juste ce qu'il faut, généreux sur l'argent de poche, mais pas trop pour ne pas gâter le gosse... Idéal, quoi ! Le sien, c'était un ivrogne. Une poche à gnôle, comme disait Yolanda, la copine de Jeanne. Un bon à rien incapable de bosser. Mais pour foutre des torgnoles à sa femme et à son gosse, alors là, pardon ! C'est du moins ce qui se disait sur son père dans son entourage immédiat.Et Thomas ne voyait pas pourquoi les gens mentiraient gratuitement. D'autant que de son point de vue, c'était la vérité vraie...
Thomas rejoignit sa maman dans la cuisine. Elle était à genoux sur un carrelage qui avait été rutilant de propreté avant le passage du cyclone. Il s'accroupit à côté d'elle et entoura ses épaules d'un bras protecteur. Il remarqua aussitôt les quelques gouttes de sang qui perlaient sous ses narines. Il fila dans la salle de bains, arracha d'un bocal en verre un morceau de coton qui aurait suffit à endiguer le saignement de nez d'un éléphant. Il revint le placer sous celui de sa mère. Il la reprit dans ses bras en la berçant doucement, comme elle le faisait, elle, lorsqu'il n'était qu'un petit enfant. Il aurait voulu chantonner un truc très doux, plein de miel, mais il ne connaissait rien de tel. Alors il tenta une petite impro façon Thomas, qui fit malgré tout rigoler sa mère sous le gros paquet de coton. Le petit garçon sourit, heureux d'avoir su la réconforter...
Jeannne passa une main affectueuse dans les cheveux de son fils.
- C'est bon, Thomas. Je vais ranger et nettoyer tout ça. Tu peux retourner dans ta chambre...
Elle se releva péniblement en prenant appui sur la table dont le formica blanc était constellé de ronds rouges indélébiles. Des ronds laissés par le cul des verres. Ellremit machinalement de l'ordre dans ses cheveux blonds que son mari qualifiait de "pisseux". Un poète. Elle estima en experte l'étendue des dégats et adressa un clin d'oeil complice à son garçon qui n'avait pas bougé.
- On a eu de la chance ! Il n'y a pas de verres cassés !
- Je vais t'aider, Maman. J'ai fini mes "dev" depuis longtemps ! Je vais m'ennuyer, sinon !
Jeanne sourit, attendrie. Il était toujours là pour elle, son petit bonhomme. Il renonçait à tous ses week-ends console avec son copain Hugo pour veiler sur elle. Parce c'était exactement ce qu'il faisait ce vaillant petit soldat : il veillait sur elle. Un sanglot resta coincé dans sa gorge en le regardant s'agiter comme un petit robot aux accus toujours pleins. Elle ne méritait pas un petit garçon comme ça. Pour le mériter, elle aurait dû quitter depuis longtemps l'éponge perpétuellement imbibée qui lui servait de mari et qui servait aussi de père à son petit. Yolanda, l'amie de toujours, la confidente, la panseuse de plaies, lui serinait au quotidien: Jeanne, prend ton gosse sous le bras et fous le camp ! Trouve un homme comme mon Lucas, et sois heureuse... tu le dois à ton gamin ! Je te le dis, Jeanne, tout ça finira très mal... Et comme à chaque fois qu'elle avait pris une rouste, Jeanne prit la décision qui s'imposait : demain, elle le quittait !
C'était exactement ce qu'elle venait de se dire en regardant avec admiration son eptit garçon, qui, les biscoteaux en moins, était capable de tout nettoyer du sol au plafond. Tandis qu'elle rassemblait des onjets épars pour les ranger mécaniquement à leur place normale, un petit lutin, conseiller en relations matrimoniales, lui susurrait tou bas pour n'être entendu que d'elle seule : " C'est bien, la Jeanne ! Je suis fier de toi ! Tu te décides enfin à quitter ce saligaud ! C'est un excellent choix. Mais attention, cette fois-ci, pas d'entourloupes ! Dès qu'il rentre tu lui dis... Jeanne opina de la tête. Thomas surprit le mouvement de sa maman :
- Oui, quoi ? Je n'ai rien dit...
Elle haussa les épaules en souriant.
- Ce n'est rien, mon chéri... Je parle toute seule.
Thomas se détourna pour dissimuler son désarroi. Il pensait bien que tous ces coups finiaraient par rendre sa mère sinoque. Il faudrait peut-être qu'il demande conseil à monsieur Link, lors de sa prochaine visite. Lui saurait forcément ce qu'il convenait de faire... Le mystère des associations d'idées lui fit plonger sa main dans sa poche. Il toucha avec un certain plaisir, la pièce étrange que lui avait remis l'homme des distractions. Il n'osa pas la sortir devant sa mère, redoutant un flot de question auquel il n'aurait pu apporter de réponses satisfaisantes. Allez-donc expliquer monsieur Link à un adulte... Même à sa Jeanne, c'était impensable. Il réalisa qu'il ne savait toujours pas à quoi pouvait bien servir cette jolie pièce. Il decrait impérativement questionner monsieur Link à ce sujet...
- Putain, c'est génial !
Et dans le même temps, il rentra la tête dans les épaules pour se protéger de la claque violente qui allait s'abattre à l'arrière de son crâne. Rien ne vint. Il releva la tête, croisa le regard étonné du gros homme qui s'inquiéta:
- Ca va,Thomas ?
- Oui, Monsieur... Enfin, je crois...
Et il respira profondément pour libérer sa poitrine oppressée. Il avait oublié, l'espace d'un instant, qu'il était chez monsieur Link et qu'il ne pouvait pas être plus en sécurité. Il prit avec assurance la boule suivante et dégomma sans difficulté deux têtes supplémentaires avec les neufs boules restantes. Il était heureux et fier d'avoir joué et gagné si brillamment. Le patron de la cabane fit retomber le lourd rideau de velours noir sur les cible et tendit sa main ouverte à Thomas.
- Tiens, mon gamin ! Tu l'as bien gagnée !
Dans sa paume, il y avait une pièce de mannaie qui semblait en or. Du moins brillait-elle autant. Elle avait surtout la particularité, si l'on peut dire, de ne porter aucune inscription et d'être trouée en son centre. Thomas s'en saisit, la tourna et retourna entre ses doigts, sans savoir ce qu'il devait en penser.
- Garde-la précieusement, Thomas. Monsieur Link te dira à quoi elle sert et ce que tu devras en faire. Au revoir, mon gamin !
Thomas n'eutpas le temps de répondre, tout venait de disparaître autour de lui. La jolie lumière qui l'avait emmené l'enveloppa, ses pieds décollèrent du sol. Il se retrouva allongé sur le dos, sur cet te espèce de coussin d'air si confortable. La voix de monsieur Link se fit entendre juste derrière lui :
- Alors, Thomas ?
- Tout va bien, Monsieur Link. Je suis prêt maintenant...
- Je t'écoute, mon enfant. Tu as tout ton temps.

0Oo

La porte de l'entrée de l'appartement claqua si violemment que la cloison la plus mince de la chambre de THomas en vibra. Il diagnostiqua un séisme de force huit sur l'échelle de Darchand. Son père venait de partir rejoindre ses copains au bistro de la rue Méchain. Le seul ouvert le dimanche dans le quartier. Le seul aussi où son père pourrait "s'achever" sans qu'on le foute à la rue avant minuit. Coùùe d'habitude, le petit garçon entendit les sniff à répétition de sa mère qui devait être acagnardée entre le frigo et le buffet de la cuisine... A moins qu'elle n'ait trouvé un bastion plus efficace pour se protéger de la pluie de coups que Théodore Darchand, son époux, lui déversait généreusement lorsque son taux d'alcoolémie atteignait les trois ou quatre grammes.
Cela faisait presque dix ans que Thomas vivait au même domicile que Jeanne et Théodore. Ce qui était relativement normal pour un fils. Jeanne était une maman de trente et quelques années, qui avait dû être jolie avant de prendre un coup de vieux prématuré. Vendeuse dans une boutique de fringues pour désargentées qui veulent faire comme si, elle rapportait au foyer un salaire qu'elle disait de misère, mais que son mari détournait avec avidité de sa destination initiale. A la maison, outre son rôle de maman, de cuisinière et de femme de ménages, elle remplissait aussi à la perfection celui de punching-ball.
Mais Thomas l'aimait très fort, sa maman. Au point d'avoir tenté plusieurs fois de lui faire un rempart de son petit corps de gosse. Cela avait marché, puisque son père avait toujours accepté spontanément de faire de lui son sparring-partner... Et il était prêt à tout, ce petit bonhomme pour que sa maman soit heureuse. Même à raconter aux copains que c'est en se ramassant la gueule à vélo, qu'il s'était ouvert l'arcade sourcilière. C'est dire. Parce que des femmes comme elle, Thomas n'en connaissait aucune. C'est qu'elle était unique sa Jeanne, comme il l'appelait parfois en secret. pour faire homme.