mardi 5 février 2008

CHAPITRE 2

Thomas regardait fixement son dessin, punaisé sur le mur de la classe avec tous ceux de ses camarades. Il l'avait réalisé durant le cours d'Arts plastiques que leur donnait régulièrement monsieur Drouille, leur instit. Il en était particulièrement satisfait. Pas fier, seulement satisfait. Il s'était inspiré, pour sa création, de son autre monde. Là bas, loin. Ce qui lui plaisait, c'était qu'il avait réussi à reproduire presque à l'identique un paysage que lui seul connaissait. Bien sûr, monsieur Drouille avait quelque peu ironisé en faisant allusion à une originalité sans doute due à une overdose de Malabar. Thomas n'avait même pas relevé, affichant seulement une moue dédaigneuse face à un tel béotien.
Mais s'il était perdu dans la contemplation de son oeuvre, c'était surtout pour se rapprocher de monsieur Link. Dans sa tête, il repassait en boucle les propos véhéments de son père, lors de la violente dispute qu'il avait eu la veille avec sa mère. S'il avait bien tout compris, sa Jeanne menaçait de foutre le camp du domicile conjugal en emmenant son petit. Lui. Thomas n'avait pas assisté en direct à la dispute, mais il avait très peur des menaces que son père avait proférées. Des menaces de mort qu'il avait ponctuées d'une grêle de coups dont Thomas avait ressenti tous les impacts au plus profond de sa chair. Comme son père n'était pas ressorti de la maison, il n'avait pas pu aller panser les plaies de sa Jeanne, ni même la réconforter un peu. Il était resté enfoui sous sa couette sur laquelle s'étalait un gigantesque personnage de bande dessinée pour enfants, qu'il trouvait ridicule. A son âge...
Un objet pointu lui heurta l'omoplate droite pour la seconde fois. Agacé d'être ainsi tiré de ses réflexions, il jeta un oeil par-dessus son épaule pour voir son copain Hugo lui désigner clairement du menton monsieur Drouille. Thomas reprit pied dans la réalité et dans sa classe. L'instit essayait effectivement d'attirer son attention.
- Thomas Darchand... Monsieur Thomas Darchand ! Ce serait un honneur pour moi que d'être, pour quelques instants, votre principal centre d'intérêt...
- Je suis navré, Monsieur. J'étais ailleurs !
- J'avais remarqué, Thomas ! Mais le seul endroit où tu as le droit d'être ailleurs, c'est précisément "ailleurs" !
Thomas ne haussa pas les épaules par respect, et surtout par crainte, mais il trouva la vanne de Drouille pitoyable. L'instit continua sur sa lancée :
- ... Tu es ici, comme tous tes camarades, pour étudier. Seule façon que je connaisse pour e procurer un métier dans l'avenir !
Il s'interrompit, le temps de glisser ses mains dans les poches d'un jean qui n'avait pas encore connu la machine à laver. Il sentait le neuf, avec ses plis bien marqués sur les coutures latérales. Thomas esquissa un très léger sourire en pensant à la présence éventuelle d'une étiquette à code barres, oubliée près de la ceinture. Mais le sourire, pour furtif qu'il fut, n'échappa pas à l'oeil exercé de Drouille.

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