mardi 25 mars 2008

Ce ne fut pas la sonnerie de la sortie qui le tira de ses pensées, mais HUgo qui, selon une expression chère à sa Jeanne, le secouait comme un prunier. L'idée que l'on puisse secouer un homme comme un arbre fruitier le faisait toujours marrer, parce qu'il l'imaginait en train deperdre ses prunes...
- Tu dors ici, ou on se casse?
- Je te suis ! Mais putain, que j'étais bien !
Hugo haussa ses maigres épaules en rigolant:
- T'es pas un mec normal, toi ! La cellule fait chier tout le monde sauf toi!
Hugo regarda son meilleur copain avec une tendresse qu'il s'efforçait de ne pas laisser paraître. Cela ne se faisait pas entre mecs. pourtant Thomas était comme son frère. Ils partageaient tout, les deux. Le bon comme le pas bon du tout. Et chez Thomas, le "pas bon du tout" c'était plutôt fréquent. Heureusement qu'il avait sa Jeanne, comme il disait...
- Oh, non !
Thomas venait de s'immobiliser brusquement. Hugo suivit son regard et aperçut "la Hyène" qui franchissait le seuil de l'école, scrutant de ses petits yeux cruels la foule des braillards qui affluait vers elle.
- Il est arrivé quelque chose à Maman !
La détresse contenue dans la voix de Thomas percuta Hugo au plus profond de son amitié. Il le retint par la manche de son blouson en jean.
- Calme-toi, Thomas ! Si ta mère avait eu un pépin quelconque, ils auraient prévenu directement l'école...
Thomas se dégagea avec brutalité.
- Qui ça ils ? Tu crois que la Hyène est venue jusqu'ici pour me faire profiter de son sourire de charognard ? Non... C'est ma Jeanne !
Hugo regarda son copain s'éloigner en courant vers le concentré de méchanceté qui lui servait de grand-mère paternelle. Il croisa les doigts en souhaitant de toutes ses forces qu'il ne soit rien arrivé à la mère de son pote...
- C'est Maman ?
Essouflé malgré sa course très brêve, Thomas leva sur sa grand-mère un regard suppliant. De grosses larmes étaient sur le point de glisser de ses yeux noirs, mais il les retint par réflexe. juste pour ne pas donner à la vieille la satisfaction de le voir chialer.
- Quoi, Maman... ? Pourquoi tu me parles de ta blondasse de mère ? Elle t'a dit des trucs ou quoi ?Tu sais qu'elle veut plaquer ton père... C'est ça, hein ?
Thomas laissa échapper un énorme soupir de soulagement que sa grand-mère interpréta comme une manifestation d'agacement.
- Sois au moins poli avec ta grand-mère... si tu n'es pas joli !
Thomas haussa les épaules avec ostentation, se foutant royalement de contrarier la Hyène, du moment qu'il n'était rien arrivé à sa Jeanne. Il se prit même à sourire en appréciant à sa juste valeur l'expression que la vieille dame venait d'employer : sois poli, si tu n'es pas joli... Il trouvait cela marrant, surtout dans la bouche de cette erreur de la nature qui alliait la laideur la plus parfaite à la grossièreté la plus raffinée.
- Elle veut foutre mon Théo à la porte ! C'est ça, hein ? Il a bousillé sa vie à cause d'elle - ou plutôt à cause de toi - et voilà comment elle le remercie !
Machinalement et sans même regarder sa grand-mère, le garçon rectifia :
- Tu fais erreur, Grand-mère, c'est Papa qui pourrit la vie de Maman. Pas l'inverse ! Et puis c'est elle qui veut partir, alors qu'elle est chez elle !
La taloche le surprit et lui fit mal derrière la tête. La vieille avait dû frapper en s'arrangeant pour que les bagues en toc qui ornaient ses doigts noueux comme des ceps de vigne, fassent office de poing américain. Thomas comprit de qui son père avait hérité ce don de faire souffrir avec raffinement.
- Morveux ! Fils de salope !
- Et petit-fils aussi... Grand-mère ?
Sur cette ultime impertinence, Thomas tourna les talons et piqua un sprint jusqu'à être hors de portée des vitupérations de son aïeule. Haletant, le souffle coupé, plié en deux par la douleur d'un formidable point de côté, il faillit piquer du nez sur le trottoir. La main secourable de son copain le retint juste à temps.
- Ne me dis pas que c'est la Hyène qui te court aux fesses ! Ou alors, elle carbure au méthanol, la vieillarde ! Elle s'est fait customisée... Non, sérieusement, Thomas, qu'est-ce qu'elle te voulait ? Tu veux en parler ?
Thomas s'appuya sur l'épaule d'Hugo pour se redresser et retrouver un rythme respiratoire normal.
- Qu'est-ce que tu fous là ? tu m'as suivi ?
Hugo exhiba des dents parfaitement fourbies au dentifrice anti-tout, pour un sourire qu'il savait ravageur. Thomas le regarda avec tendresse. Il savait que son pote possédait ainsi une arme de séduction massive, dont il usait et abusait avec tout le monde. Et ça marchait...
- Ouais ! Je me faisais un peu de bile pour toi, tu vois ?
Thomas voyait très bien. Ce presque frère veillait sur lui en permanence et ça lui plaisait bien. Leur amitié était née un jour, comme doit naître une véritable amitié : sans raison, sans explication. Parce qu'un truc était passé entre eux sans qu'ils éprouvent le besoin de l'analyser. C'était l'affaire des grands que de vouloir tout expliquer et essayer de comprendre le pourquoi du comment. Ugo et Thomas, c'était juste comme ça. Et pas autrement.
- Fallait pas ! Cette vieille bourrique voulait savoir ce qui se passe entre mon père et ma mère. Elle a la trouille que Maman le foute dehors.
Hugo regarda son copain avec étonnement.
- Et elle va le faire ?
- Tu rigoles ! Elle est trop cool ma Jeanne. D'ailleurs c'est elle qui veut partir avec moi. Je crois qu'elle en a vraiment marre de se faire tabasser. Elle doit se dire qu'on sera plus ranquilles, nous deux, si elle change de crèmerie... Mais je crois surtout qu'elle a dit ça à mon père pour qu'il se calme...
Hugo prit son pote par le bras et l'entraîna.

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